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Turquie : coup de semonce 11/09/2018

La livre turque a chuté lourdement suite aux sanctions annoncées par les États-Unis le 10 août. Les autorités doivent s’atteler à réduire les déséquilibres macroéconomiques. Un resserrement des politiques budgétaires et monétaires est requis pour « piloter » un atterrissage en douceur de l’économie et réduire le risque de crise de liquidité extérieure.

TRANSCRIPT // Turquie : coup de semonce : septembre 2018

François Doux : La Turquie a connu un été mouvementé notamment en raison de ses conflits avec les États-Unis. Sylvain Bellefontaine, bonjour.

 

Sylvain Bellefontaine : Bonjour François.

 

François Doux : Quand il y a eu l'apogée des sanctions américaines, en tout cas leur annonce, la livre turque a perdu 18 % sur une séance. 40 % de baisse sur cinq mois, forte réaction alors que les États-Unis ne représentent que 6 % des exportations turques. Pourquoi une telle surréaction ?

 

Sylvain Bellefontaine : Tout d'abord je pense que les marchés ont eu peur d'une escalade des sanctions et de tensions très fortes, voire d'une rupture des relations bilatérales entre les deux pays.

 

François Doux : Et au mois d'août il y a peu de volume, mais vous en tant qu'économiste qu’en pensez-vous ?

 

Sylvain Bellefontaine : C'est vrai. Plus fondamentalement, on pense que la crise de change est larvée depuis plusieurs mois comme vous l'avez dit : 40 % de dépréciation en 5 mois.

Ceci s'explique par une économie turque en surchauffe. La Turquie vit au-dessus de ses moyens L’inflation est a plus de 15 %. La croissance était à plus de 7 % ces derniers trimestres, donc très importante, même trop importante. Les déficits extérieurs élevés, puis une érosion de la crédibilité du policy-mix, une politique notamment budgétaire expansionniste qui est considérée comme mal adaptée.

 

François Doux : Qu'est-ce qui inquiète les marchés à court terme ?

 

Sylvain Bellefontaine : À court terme, c'est surtout le risque de liquidité extérieure. C'est-à-dire que l'on a des besoins de financements externes très importants, de l'ordre de 220 milliards de dollars sur une année. Une hausse des coûts de financement et des taux d'intérêt, et puis des réserves de change qui se sont réduites, ne sont pas très importantes, à un niveau insuffisant. Donc ce risque, pour nous, porte plus sur les banques à court terme.

 

François Doux : Et à moyen terme, qu'est-ce qui inquiète ces marchés financiers ?

 

Sylvain Bellefontaine : À moyen terme, c'est plutôt le risque de solvabilité pour les entreprises non financières qui sont fortement endettées en devises et qui pourraient faire porter un risque sur le bilan des banques, sur leur actif.

 

François Doux : Quelles sont les perspectives pour la Turquie, les mesures macro prudentielles ont un petit peu calmé les marchés quand même ?

 

Sylvain Bellefontaine : Oui, elles ont calmé les marchés à court terme, mais les investisseurs, les marchés attendent et sont suspendus aux annonces qui devraient être faites dans les prochaines semaines. D'un côté, les orientations budgétaires à moyen terme devraient être annoncées. D'un autre côté, il y aura la réunion de la Banque centrale le 13 septembre. Donc le mois de septembre est attendu de pied ferme avec des mesures fortes, on l'espère.

 

François Doux : Appel au FMI, contrôle des capitaux ?

 

Sylvain Bellefontaine : On n’y croit pas. On ne pense pas que le gouvernement turc cède à ces sirènes et fasse appel au FMI. Concernant les mesures de contrôle de capitaux, on pense vraiment que ce serait se tirer une balle dans le pied puisque la Turquie a besoin des capitaux étrangers. Elle ne peut donc pas refermer son compte de capital.

 

François Doux : En tout cas, un ajustement macro-économique est en cours et vous avez adapté vos prévisions.

 

Sylvain Bellefontaine : Un ajustement macro-économique est inévitable. On pense que le gouvernement doit mettre en place des mesures de resserrement budgétaire. Il a encore les moyens "de limiter la casse" pour que l'ajustement et le ralentissement soient modérés. Mais il existe quand même un risque de récession au second semestre de cette année assez important. On a donc révisé nos prévisions de croissance pour cette année et l'année prochaine.

L'inflation est revue à la hausse et le déficit du compte courant plutôt à la baisse, notamment aussi parce que les recettes touristiques sont très dynamiques et les exportations aussi se maintiennent.

 

François Doux : Et puis, la Turquie pourrait même diversifier leurs ressources à l’international ?

 

Sylvain Bellefontaine : Oui, on pense que par rapport à la couverture des besoins de financement, la Turquie va essayer de faire appel à d'autres sources. Elle va essayer de diversifier ses ressources et de s'éloigner, en faisant appel à la Chine, au Qatar voire à la Russie, sans oublier l'Union européenne qui est un partenaire stratégique de la Turquie.

 

François Doux : Merci Sylvain Bellefontaine pour ce point sur la Turquie, on se retrouve au mois d'octobre pour un nouveau numéro d'EcoTV.

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